PEUT-ON MESURER L’INTELLIGENCE?

En 1916, un professeur de l’université Stanford, Lewis M. Terman, reprit et étendit la portée des tests de Binet. Il créa l’échelle Stanford-Binet qui devint la norme de la quasi-totalité de tous les tests d’intelligence utilisés par la suite. La standardisation de l’échelle Stanford-Binet amena certaines personnes à faire la corrélation suivante. Tout test écrit présentant une forte corrélation avec le Stanford-Binet mesure l’intelligence.

L’application des tests écrits sur une grande échelle commença en 1917 dans le cadre des activités de mobilisation des troupes américaines. On testa 1 750 000 hommes qu’on classa. L’analyse de ces résultats eut pour effet de renforcer certains préjugés et stéréotypes. Au-delà du biais introduit par les auteurs des tests écrits il importe de tenir compte des conditions de passation qui ont aussi influencé les résultats. Il y a d’abord la précipitation, puis les lieux qui rendaient parfois difficile la compréhension des consignes qui elles-mêmes laissaient à désirer, enfin une bonne partie de la population visée était illettrée. Comment s’étonner des résultats dans un tel contexte, la population noire fut jugée sur la base des résultats. Bien peu de personnes portèrent attention à ces limites tant et si bien que cette action intéressa de nombreux milieux. On entra, dès ce moment, dans l’ère de la mesure de masse.


Les tests ont bien sûr évolué tout en demeurant le sujet de nombreuses critiques. Les problèmes de base demeurent les mêmes. Ainsi, les tests ont une connotation culturelle importante. Les résultats des tests, c’est là une observation faite aux États-Unis, peuvent différer entre deux groupes d’une même population. Ainsi, les noirs américains présentent un niveau de QI inférieur de quinze points à celui de la population blanche. Cela s’explique par l’interprétation des réponses attendues. Lorsqu’on soumet des non occidentaux à ces tests, ils paraissent moins «intelligents» et moins «compétents» en regard des standards. On a fait passer un test d’intelligence classique utilisé dans les écoles américaines, à des enfants kenyans. En parallèle, on les a évalués avec un test mesurant une tâche adaptative jugée essentielle dans leur communauté. S’ils ont échoué le premier test, ils ont fort bien réussi le second. D’autres expériences menées ailleurs sur le continent africain ont démontré que notre perception occidentale de la réalité n’était pas universelle. Les conditions de passation sont toujours aussi déterminantes. Dans la littérature, on cite le cas d’un groupe d’enfants qualifiés, à la suite de l’étude des résultats, de débiles. Après analyse, on s’est rendu compte que les élèves avaient tout simplement considéré l’épreuve comme un devoir supplémentaire. Ils avaient répondu n’importe quoi.


Dans les faits, il est plus question de classement que d’évaluation. On a démontré que le QI n’était corrélé aux capacités de diriger que dans des conditions de faible stress… ce qui est rarement le cas. On a aussi mis en évidence que ces tests ne mesuraient pas la créativité ou le sens pratique qui sont pourtant deux éléments essentiels pour qui veut diriger. Ces tests s’appuient sur la logique, la mathématique et les capacités linguistiques. Dans les faits, les personnes qui performent bien dans ces domaines présentent des résultats à l’avenant. Ce site s’appuie sur le cadre conceptuel d’Howard Gardner qui met en évidence la présence de huit intelligences. Comment peut-on se contenter de quelques-unes?


La question la plus importante demeure. Comment peut-on mesurer une capacité que l’on connaît si peu? La science commence à peine à comprendre le fonctionnement du cerveau et de l’intelligence. De nombreuses questions demeurent sans réponse.


Pourquoi cherche-t-on à mesurer l’intelligence? À qui et à quoi cela sert-il?


Pour en savoir plus:

Armstrong, Thomas. In their own way. New York, Penguin Putnam, 2000.
Gardner, Howard. Who Owns Intelligence?, in the Atlantic Monthly. Février 1999.

Gould, Stephen Jay. La mal-mesure de l’homme. Paris, Ed. Ramsay, 1983.
Pour la Science, décembre 1998.